S’investir dans le premier pas

Un dimanche soir, désireuse de me régénérer au contact d’une grande énergie, je me suis rendue à un récital de piano. Je ne voulais être en présence que de l’artiste, ce qui m’a fait choisir une place au premier rang, inoccupé. J’ai pu ressentir sans détour l’énergie qui émanait du corps de la musicienne devant moi, de même que le souffle qui l’animait.


Les conditions étaient idéales puisque le concert se tenait dans une petite église. Elle a joué une œuvre qui chaque fois que je l’entends me donne des frissons, l’Étude opus 10, no 12 de Chopin. Cette composition exige de la part de l’interprète une endurance et une dextérité telles qu’elle le poussent à ses limites.


Après sa prestation, la pianiste russe que je suis allée écouter semblait avoir donné tout ce qu’elle avait : elle avait engagé toute son âme dans ce moment, mis en jeu sa propre existence. Si l’on peut assister à un tel spectacle, à portée de souffle du musicien, impossible de ne pas soi-même éprouver des frissons nous parcourir.


Lorsqu’elle a interprété les « Quatre saisons » de Tchaïkovski, au moment d’avoir terminé l’une des saisons, des applaudissements ont soudainement fusé depuis le public. Mais puisque, pour l’interprète, la fin d’une saison ne signifie pas que l’œuvre est achevée, elle voulait apparemment poursuivre sans interruption et ne s’est pas levée, se contentant de présenter un visage souriant pour remercier l’audience.


Ensuite, quand elle est parvenue à la fin de la saison suivante, la pianiste ne voulant pas être tirée hors de son univers, elle a fait se retenir le public d’applaudir en habitant littéralement de sa présence la pause entre les deux pièces.


En réalité, j’ai eu à ce moment, juste devant moi, une exemplification parfaite chez cette pianiste de ce que j’essaie à tout prix de faire comprendre lorsque je fais du coaching. Dans l’église, l’assistance s’est effectivement abstenue dans la suite d’adresser des applaudissements à l’artiste, comme si elle s’était laissé envoûter par ce monde que crée un temps de suspension qui est néanmoins tangible comme tel.


C’est une fois les quatre saisons complètement parcourues que les gens ont fait déferler leurs applaudissements. Ni la philosophie des talons hauts, ni la philosophie de la voix, ne peuvent être fondées sans une technique qui utilise ce que j’appelle l’« intervalle ».


De même, il est inconcevable de penser à une philosophie de l’élégance sans connaître la loi et la technique de cet intervalle. Mais il y a encore un autre élément que j’ai ressenti comme recoupant ma philosophie des talons hauts : l’intensité du premier son joué, celui qui lance l’exécution, était si plein de l’âme de la pianiste que j’en ai été abasourdie.


De même, le dernier son d’une pièce était joué sur le clavier du piano avec toute l’âme de l’artiste, lui assurant son statut d’ultime résonance. Au sein de la philosophie des talons hauts, on retrouve ce point dans le premier pas qui lance la démarche, puisqu’il doit être effectué en y mettant tout son cœur en levant délicatement le pied du sol.


On ne soulève pas le pied arrière juste comme ça, mais en s’investissant directement dans cet instant, pour au final faire naître une atmosphère empreinte d’élégance. Pour cette raison, au moment de poser ou de lever un pied, il est nécessaire d’être en possession d’une technique qui nous fait percevoir chacun des muscles en jeu pour les maîtriser.


Vivre est un art, marcher aussi est un art. Si c’est une telle façon de penser qui anime notre existence, quoi de plus normal que ce ne soit qu’au contact d’une énergie grandiose que nous nous sentons authentiquement vibrer. Il s’agit là d’une loi pour ainsi dire cosmique.


Tout cela est un trait commun à la musique, aux arts et à l’ensemble de ce qui a trait à la beauté. Mais attention, ce ne sont pas que des individus spéciaux qui y auraient accès. Nous tous, qui vivons présentement, sommes en possession de ce droit. Mais pouvons-nous vivre sans regret, remplir notre existence, sans effectivement le revendiquer et l’exprimer ?


Quand on abandonne quelque chose, il faut le faire seulement après avoir relevé le défi que cela représente, c’est-à-dire pouvoir renoncer sans le regret de ne pas avoir assez essayé. Notre vie qui se rapproche à chaque seconde de sa fin, que nous nous tenions dans les starting blocks ou non, n’admet pas de temps mort.


Mon esprit de travail, c’est de me donner corps et âme pour les clientes qui se tiennent devant moi. Cela n’a en soi rien de remarquable. Simplement, pour ce travail que j’affectionne, je suis prête à m’effacer, à me consumer, et mon âme ne saurait se satisfaire autrement ou trouver la véritable beauté d’une autre façon.


Par bonheur, on dirait que j’ai une énergie suffisamment importante pour ne jamais en être arrivée à ce point, mais je le dois peut-être aussi un peu grâce au vin que j’aime tant. S’investir franchement dans le premier pas, c’est déjà préparer le second, puis le troisième et ainsi de suite, jusqu’à entrer en relation avec son existence entière.


Ce premier pas, il doit être fait « maintenant » et ne pas attendre demain. Ce premier pas bouleverse la vie. N’oubliez pas tout cela quand vous effectuez votre premier pas, dans quelque domaine ou activité que ce soit, et quel que soit sa taille.